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En ville, la surpopulation d'abeilles domestiques menace les pollinisateurs sauvages

Abeille domestique (Apis mellifera) butinant une fleur - Crédit : Olivier Brosseau / Terra

Abeille domestique (Apis mellifera) butinant une fleur

Crédit : Olivier Brosseau / Terra

Ces dernières années, les ruches urbaines se sont multipliées. À Paris, l’omniprésence de l’abeille domestique nuit aujourd’hui aux pollinisateurs sauvages : c’est ce que démontre une étude scientifique parue en septembre 2019. Entretien avec Isabelle Dajoz, professeure à l’université de Paris et responsable de l’étude.

Réintroduire les abeilles en ville, est-ce une fausse bonne idée ?

Isabelle Dajoz - On confond souvent les abeilles de manière générale et l’abeille domestique Apis mellifera. Il existe plus de 20 000 espèces d’abeilles dans le monde, près de 1 000 en France et au moins une centaine à Paris. Du fait de l’engouement croissant pour l’agriculture urbaine, les citadins installent des ruches à abeille domestique partout. La densité de ruches à Paris intra-muros a donc explosé ces dernières années, atteignant 20 ruches au km2 début 2020, soit sept fois la moyenne nationale. L’intention est louable mais en réalité, il n’y a pas de lien entre l’introduction de ces ruches et la préservation des abeilles et des pollinisateurs sauvages, bien au contraire. Rappelons que ces derniers ont aussi un rôle fondamental dans la pollinisation, une fonction indispensable à la reproduction des plantes à fleurs, donc à l’agriculture et à la sécurité alimentaire.

Qu’avez-vous démontré dans le cadre de votre étude ?

Isabelle Dajoz - Notre étude montre pour la 1re fois l’existence d’une compétition entre abeilles domestiques et pollinisateurs sauvages pour l’accès aux ressources florales en milieu urbain dense. À Paris intra-muros, le constat est clair : la densité de ruches à abeille domestique est telle qu’elles consomment, à elles seules, l’ensemble du nectar disponible. Ce constat de saturation est en accord avec celui que dressent nos collègues apiculteurs depuis quelques années. Souvent contraints de nourrir eux-mêmes leurs abeilles faute de ressources florales suffisantes, ils observent une chute de rendement de miel. En parallèle, d’autres travaux montrent que le rendement des plantes à fleurs [dépendantes de la pollinisation, donc] augmente avec la diversité des pollinisateurs sauvages qui viennent les butiner. Ce n’est pas le cas lorsque la densité des ruches d’abeille domestique augmente.

Alors… que faire pour protéger les insectes pollinisateurs sauvages ?

Isabelle Dajoz - Plusieurs villes en France comme Besançon, Metz ou Lyon limitent déjà l’installation de nouvelles ruches. De son côté, à la suite de la publication de notre étude, la ville de Paris s’est engagée à stopper sa politique d’implantation. Mais il faudrait aller jusqu’à en retirer, afin de revenir à des densités locales d’abeilles domestiques plus acceptables. D’autres pistes sont aussi à creuser comme l’arrêt des pesticides en ville ou l’augmentation des espaces verts naturels. Enfin, des actions de sensibilisation et d’animation s’organisent régulièrement partout en France, pour familiariser les particuliers et les entreprises aux enjeux des pollinisateurs sauvages et à l’importance de leur protection.