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Lutter contre la pollution lumineuse, un enjeu crucial pour la biodiversité nocturne

Éclairage nocturne et biodiversité

Crédit : Olivier Brosseau

Les animaux nocturnes délaissent nos espaces urbains. En cause : la pollution lumineuse, cette présence anormale ou gênante de lumière artificielle la nuit. État des lieux d’une véritable menace écologique, mais aussi des actions mises en œuvre pour la contrer.

Mauvais positionnements de luminaires, choix esthétiques discutables ou lampes surpuissantes : les usages inutiles et intrusifs d'éclairage deviennent des sources (trop) importantes de lumière artificielle. C’est ce qu’on appelle la pollution lumineuse. Perdue ou réfléchie dans l’environnement, cette lumière artificielle nocturne a des conséquences sur la biodiversité. Un phénomène d’autant plus inquiétant qu’un grand nombre d’espèces animales terrestres sont nocturnes : c’est le cas de près d’un tiers des vertébrés et de deux tiers des invertébrés.

De nombreux dérèglements biologiques

Chez beaucoup d’espèces nocturnes, le ciel étoilé et la lune sont des repères cruciaux (c’est le cas des oiseaux migrateurs, des insectes volants ou des tortues marines, par exemple). Les lumières artificielles perturbent donc leur sens de l’orientation et les cycles de migration. Pour les oiseaux diurnes, les végétaux, les amphibiens ou certains mammifères terrestres tels que les chauves-souris, la pollution lumineuse entraîne des dérèglements des rythmes biologiques et des cycles de reproduction, un morcellement des habitats, la restriction des déplacements, un accès restreint à la nourriture et même l’apparition de maladies. D’autres espèces voient quant à elles leurs systèmes de communication ou de défense contre les prédateurs perturbés. Enfin, les effets de la pollution lumineuse ne se limitent pas aux cycles de vie des espèces et au bon fonctionnement des écosystèmes. Elle représente un réel gaspillage énergétique assorti de coûts économiques considérables, comporte des impacts sanitaires pour l’être humain et se dresse en obstacle à l’observation astronomique.

Les trames noires sous les projecteurs

Préserver et restaurer les milieux naturels terrestres et aquatiques sous la forme d’un réseau écologique permettant aux animaux de se déplacer sans obstacles (murs, voies ferrées ou habitations), c’est le principe des trames vertes et bleues. Or, « au même titre que les barrières physiques, la lumière peut se révéler infranchissable » rappelle Romain Sordello, ingénieur expert en biodiversité et chef de projet à l’Agence française pour la biodiversité. C’est sur la base de ce constat qu’ont émergé les trames noires, ces nouvelles continuités écologiques incluant la dimension nocturne du milieu. Et sur ce sujet, la France est pionnière. « Ici, les acteurs locaux (parcs régionaux, collectivités et métropoles) se mobilisent, les scientifiques développent des dispositifs et sensibilisent le public. Du côté de la réglementation, les choses bougent aussi ; très peu de pays ont atteint un stade aussi poussé en la matière », ajoute l’ingénieur.

En 2013, l’arrêté relatif à l’éclairage nocturne des bâtiments non résidentiels fixait déjà un certain nombre de mesures, aujourd’hui étendues dans un nouvel arrêté adopté fin 2018. Parmi les nouveautés, le texte prévoit l’interdiction de l’éclairage en direction du ciel, l’inscription de la notion de lumière intrusive, la prescription de lampadaires à éclairage vers le bas et la fixation de seuils de températures de couleurs à respecter. Ces efforts pour retrouver un ciel étoilé de qualité sont certes indispensables, mais demeurent insuffisants pour la biodiversité pour Romain Sordello. « La pollution lumineuse n’est pas qu’une question de préservation du ciel étoilé, rappelle-t-il. Si l’on rabat la lumière vers le sol sans diminuer la durée d’éclairage ni sa quantité, on peut en réalité amplifier la nuisance pour les espèces vivant au sol ou dans l’eau. Il s’agit donc de mener une démarche propre à la biodiversité ; c’est tout l’objectif de la trame noire. »

Concilier besoins locaux et protection de la biodiversité

Plusieurs types de solutions sont d’ores et déjà en cours d’expérimentation : la limitation de l’éclairage dans de nouvelles zones urbanisées, de sa durée ou de son intensité à certaines heures de la nuit, l’éclairage à la demande ou par détection de présence, mais aussi la signalisation rétro-réfléchissante sur les routes. Romain Sordello plaide pour une « gestion différenciée de l’éclairage en fonction des enjeux, qu’ils soient économiques, touristiques ou environnementaux. Les mesures à mettre en place sont alors fonction de chaque contexte spécifique. »

D’autres initiatives contre la pollution lumineuse et l’urbanisation mondiale croissante sont aussi menées. Un premier pas a été franchi avec le label Réserves internationales de ciel étoilé de l’International Dark-Sky Association qui, depuis 1999, crée des zones protégées de la pollution lumineuse. Parmi les 14 espaces certifiés dans le monde, on en compte aujourd’hui trois en France : le parc national des Cévennes (Lozère, Gard, Ardèche), le pic du Midi de Bigorre (Hautes-Pyrénées) et le parc national du Mercantour (Alpes-Maritimes, Alpes-de-Haute-Provence). Par ailleurs, le label Villes et villages étoilés valorise les communes qui limitent ou suppriment les nuisances lumineuses. Il est décerné depuis 2009 par l’Association nationale pour la protection du ciel et de l’environnement nocturnes (ANPCEN) et regroupe aujourd’hui 574 communes françaises, contre 39 à son lancement, en 2009.